Syndrome de l'intestin irritable

Isabelle Guay, Gilles Dupuis, Université du Québec à Montréal

Le syndrome de l’intestin irritable (SII) est le trouble gastro-intestinal le plus souvent observé en pratique médicale générale et il affecte 25 à 50 % des patients référés aux gastro-entérologues. Bien que le SII soit un trouble gastro-intestinal commun, il demeure celui qui est le moins bien compris. Par ailleurs, il s’agit d’un trouble qui a reçu très peu d’attention de la part des cliniciens-chercheurs et des cliniciens en psychologie. L’objectif de cet article est de sensibiliser les psychologues aux besoins de cette population de patients.

DESCRIPTION DU SYNDROME DE L’INTESTIN IRRITABLE

Définition et caractéristiques diagnostiques

Le SII est une maladie gastro-intestinale chronique, continue ou intermittente, caractérisée par des symptômes fréquents non expliqués, soit des douleurs abdominales, des ballonnements et des troubles intestinaux. Ces derniers peuvent se manifester sous forme de diarrhée, de constipation ou se présenter sous les deux formes. Ces symptômes
sont fréquents. Ainsi, tout un chacun en ressent par moments, mais plus de 40 % des patients ayant le SII ont des symptômes si fréquents et sévères qu’ils doivent souvent  s’absenter du travail, réduire leur vie sociale, éviter les relations sexuelles, annuler des rendez-vous, arrêter de voyager, prendre des médicaments et même rester confinés à leur maison par crainte d’être gênés (Corney et Stanton, 1990). On ne doit pas prendre à la légère la condition de ces patients. Ils rapportent souvent que leurs symptômes dominent complètement leur vie. Les critères de Rome II (Blanchard, 2001), qui sont aujourd’hui les critères diagnostiques les plus utilisés, sont les suivants :

• durant au moins 12 semaines, qui n’ont pas besoin d’avoir été consécutives, dans les 12 mois précédents, le patient doit avoir présenté de façon continue ou récidivante : une douleur abdominale ou un malaise abdominal; soulagé par la défécation et(ou); lié à un changement de la fréquence des selles et (ou); lié à un changement de la consistance des selles;
• symptômes associés au syndrome de l’intestin irritable : moins de trois émissions de selles par semaine; plus de trois émissions de selles par jour; consistance des selles dures; consistance des selles liquides; effort pendant l’émission des selles; urgence dans l’émission des selles; sentiment d’évacuation incomplète des selles; présence de
mucus dans les selles; ballonnement ou impression de distension abdominale.

Il existe trois types de patients atteints du SII, soit ceux qui ont, parmi leurs symptômes, une prédominance de douleur, ceux qui ont une prédominance de diarrhée et ceux qui ont une prédominance de constipation (Schmulson et Chang, 1999). Environ les deux tiers des patients souffrant du SII rapportent des douleurs abdominales et dans 40 % des cas, les douleurs abdominales représentent le symptôme le plus dérangeant (Mayer, 1999). Le type de douleur abdominale varie énormément : elle peut se présenter sous forme de crampes ou de coliques et elle peut être constante ou intermittente. La douleur est presque toujours associée à l’ingestion de nourriture et survient rarement lorsque l’estomac est vide (Mayer, 1999). De plus, chez les gens atteints du SII, chez qui il y a alternance entre la constipation et la diarrhée, la variation des habitudes intestinales se fait de façon cyclique : 2 ou 3 jours de diarrhée sont suivis de 3 ou 4 jours de constipation. Par ailleurs, les femmes souffrent davantage de la forme du SII avec prédominance de constipation. Chez ces femmes, il y a exacerbation ou diminution de la constipation au moment des menstruations.

Yunus (sous presse) décrit le SII comme étant une condition ni purement mentale ni purement physique, comme étant plutôt une réaction de l’organisme tout entier à des situations de la vie et une condition s’apparentant aux maladies suivantes qui de plus en plus ne semblent pas avoir de base pathologique : le syndrome de fatigue chronique, le syndrome de fibromyalgie, les troubles alimentaires et le syndrome prémenstruel. Les patients souffrant du SII ne cherchent pas tous des soins médicaux, mais parmi ceux qui le font, 20 à 30 % (Drossman et Thompson, 1992) d’entre eux ont des symptômes modérés à sévères et pourraient bénéficier d’une évaluation et d’un traitement psychologique puisqu’il est probable qu’ils aient un niveau de détresse important.

AMPLEUR DE LA PROBLÉMATIQUE DU SII

Épidémiologie

Le SII est un des désordres gastro-intestinaux les plus fréquents. En Angleterre et aux États-Unis, le SII affecte de 14 à 24 % des femmes et de 5 à 19 % des hommes (Drossman, Whitehead et Camilleri, 1997). Selon Sandler (1990), 3,2 fois plus de femmes que d’hommes souffrent du SII et 5,3 fois plus de Blancs que de Noirs en sont atteints. Bien qu’il soit généralement accepté que le SII est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, certains ont montré que la prévalence du SII n’est pas réellement plus grande chez les femmes et que ce phénomène est dû au fait qu’elles sont simplement plus portées à consulter un médecin au sujet de leurs symptômes intestinaux (Heaton, O’Donnell, Braddon, Mountford, Hughes et Cripps, 1992). De plus, des facteurs économiques ou culturels influencent le recours aux spécialistes de la santé par les personnes présentant un SII (Drossman et Thompson, 1992). Enfin, de façon caractéristique, les symptômes apparaissent au début de l’âge adulte mais la prévalence est semblable chez les adultes jeunes et âgés (Lynn et Friedman, 1993).

Coûts économiques

Le SII entraîne une multitude de coûts socioéconomiques. Ainsi, le SII est responsable d’environ 2,4 à 3,5 millions de visites médicales par année aux États-Unis et d’environ 2,2 millions de prescriptions de médicaments (Sandler, 1990). Dans l’étude de Drossman, Li, Andruzzi, Temple, Talley, Thompson, Whitehead, Janssens, Funch-Jensen, Corazziari, Richter et Koch (1993) menée aux États-Unis, les individus atteints du SII ont visité, dans l’année précédant l’étude, 1,64 fois un médecin pour un trouble gastro-intestinal et 3,88 fois pour des troubles non gastro-intestinaux en comparaison avec 0,09 et 1,77 fois pour ceux n’ayant pas le SII. Selon Longstreth (1995), les coûts médicaux reliés au SII, au sein de la population américaine caucasienne, dépassent 8 millions de dollars annuellement. De plus, selon cet auteur, des études menées auprès d’individus souffrant du SII ont corroboré le risque de chirurgie non nécessaire, soit un risque accru de chirurgies abdominales et extraabdominales.
Enfin, les coûts occasionnés par le SII se répercutent sur le marché du travail. En effet, selon une étude menée auprès de 5430 individus, 9,2 % de ceux souffrant du SII se sont  absentés plus souvent de leur travail que ceux qui n’en souffrent pas (Drossman et al., 1993).

Qualité de vie

Le SII, maladie chronique pouvant durer toute une vie, peut affecter de multiples façons la qualité de vie des gens qui en sont atteints.
Néanmoins, très peu de recherches se sont penchées jusqu’à présent sur la qualité de vie des patients atteints du SII. Whitehead, Burnett, Cook et Taub (1996) ont évalué l’impact du SII sur les différents aspects de la vie.
Ils ont rapporté que 26,6 % de leurs 248 sujets considéraient que le SII affectait leurs activités sociales. Par ailleurs, pour 20,2% d’entre eux le SII affectait leur travail, pour 16,1 % la maladie avait une influence sur leurs études et pour 8,1 % cela diminuait leur capacité à faire de l’exercice. Ces résultats sont semblables à ceux décrits dans des rapports d’études sur la qualité de vie des patients souffrant d’insuffisance cardiaque (Plourde, 1997).

Plusieurs patients ayant des troubles fonctionnels gastro-intestinaux rapportent des changements significatifs dans leurs fonctions vitales tels que des troubles du sommeil, une baisse d’énergie, des changements d’appétit et de poids corporel, des dysfonctions urinaires (Alagiri, Chottiner, Ratner, Slade et Hanno, 1997) et des dysfonctions sexuelles (Fass, Fullerton, Naliboff, Hirsh et Mayer, 1998). Ainsi, les deux tiers des patients souffrant de troubles fonctionnels gastro-intestinaux rapportent des troubles du sommeil. De plus, chez la majorité de ces patients et chez le tiers de ceux souffrant du SII, les symptômes gastro-intestinaux sont la source de réveils nocturnes (Fass, Fullerton, Diehl et Mayer, 1995). Enfin, ces auteurs ont démontré un lien entre la sévérité des symptômes gastrointestinaux et les troubles du sommeil chez la majorité des patients ayant ces symptômes.

La prévalence de dysfonctions sexuelles chez les gens atteints du SII varie entre 24 et 83 % selon les études. Dans celle de Fass et al. (1998), menée auprès de 683 patients, la baisse du désir sexuel a été le symptôme le plus fréquemment rapporté par les hommes (36,2 %) et par les femmes (28,4 %). De plus, 16,4 % des femmes et chez 4 % des hommes atteints du SII ont rapporté des problèmes de dyspareunie, soit une difficulté ou une douleur à accomplir un rapport sexuel. Enfin, les dysfonctions sexuelles ont été positivement associées à la sévérité des symptômes gastro-intestinaux perçus mais non avec la sévérité des symptômes psychologiques. Les auteurs maintiennent que la détresse psychologique, résultant des dysfonctions sexuelles, peut jouer un rôle important dans la persistance des symptômes fonctionnels gastrointestinaux.

ÉTIOLOGIE DU SYNDROME DE L’INTESTIN IRRITABLE

L’origine du SII demeure inconnue (Schmulson et Chang, 1999). Il existe néanmoins différents modèles explicatifs de cette maladie. Deux modèles seront abordés.

Trouble de la motilité

Selon Hislop (1971), le SII a une composante musculaire. Ainsi, des études ont démontré qu’une altération de la motilité du petit intestin et du côlon est associée à la douleur de même qu’à la diarrhée et à la constipation. Une action du système nerveux autonome expliquerait ces changements. D’autres recherches indiquent qu’une différence quantitative dans la réactivité motrice des intestins et qu’une augmentation de la sensibilité aux stimuli (distension) ou des contractions spontanées génèrent les symptômes du SII. De plus, des facteurs psychosociaux jouent un rôle modulateur dans cette réactivité motrice (Drossman et al., 1997). Ainsi, Camilleri et Prather (1992) rapportent que le stress psychologique et physique a un effet sur l’irritabilité du côlon puisqu’il en augmente les contractions. Plourde (1997) rapporte d’ailleurs que la théorie de la « motilité » comporte plusieurs lacunes puisque des études ont montré qu’il existe une faible corrélation entre les crises de douleur et les anomalies de la motilité. Il se pourrait donc que l’hypersensibilité du tractus gastro-intestinal explique les symptômes dont se plaignent les patients ayant le SII.

Trouble de la sensibilité

Des chercheurs ont utilisé le Barostat, appareil très précis, servant à évaluer les seuils de sensibilité du côlon chez les patients souffrant du SII.
Les résultats révèlent que ces seuils sont moins élevés chez ces patients, c’est-à-dire que la distension du rectum ou du côlon par ballonnet provoque plus facilement de la douleur chez ces derniers (Camilleri et Prather, 1992; Drossman et al., 1997; Plourde, 1997). Camilleri et Prather (1992) rapportent que les patients souffrant du SII avec prédominance de diarrhée ont des seuils bas pour ce qui est de la perception des gaz, des fèces et de l’inconfort au niveau du rectum et de l’anus et que l’urgence de défécation se développe à des niveaux plus bas lors de la distension intrarectale à l’aide d’un ballonnet. Par opposition, les patients ayant une prédominance de constipation développent de l’inconfort à un volume de distension supérieur à celui des sujets en santé du groupe contrôle.
Whitehead et Palsson (1998, dans Blanchard, 2001) croient que le SII ne s’explique pas seulement par un trouble de la sensibilité du côlon et proposent que des facteurs psychologiques, pouvant jouer un rôle dans le développement et le maintien du SII, influencent le seuil de douleur chez ces patients. Ainsi, selon eux, deux traits cognitifs peuvent expliquer l’augmentation de la sensibilité à la douleur, soit l’attention sélective aux sensations gastro-intestinales et l’attribution à la maladie.

Dans l’optique biologique, selon Plourde (1997), il est possible de concilier la théorie du trouble de la motilité à celle du trouble de la sensibilité en posant l’hypothèse que cette réaction d’hypersensibilité pourrait se traduire par une sensation douloureuse en réaction à un stimulus non douloureux (allodynie) et par une sensation exagérée en réaction à un stimulus douloureux (hyperalgie). Ainsi, les conséquences les plus importantes de l’allodynie et de l’hyperalgie sont que les patients perçoivent même des événements physiologiques normaux comme étant des sensations douloureuses.

FACTEURS DE RISQUE DU SYNDROME DE L’INTESTIN IRRITABLE

Troubles psychiatriques et psychologiques

De nombreuses études rapportent que les patients souffrant du SII ont plus de troubles psychologiques et psychiatriques, de même que plus de difficultés psychosociales, que les sujets en santé de groupes contrôles (Drossman et al., 1997). Selon les études, la prévalence de troubles psychiatriques (les plus fréquents étant la dépression et le trouble d’anxiété généralisée) chez les patients souffrant du SII est de 42 à 61 % (Creed, 1999; Drossman, McKee, Sandler, Mitchell, Cramer, Lowman et Burger, 1988; Mayer, 1999). Il n’y a pas de doute quant au fait que les facteurs psychologiques et les maladies psychiatriques altèrent de façon significative les fonctions motrices gastro-intestinales (Camilleri et Prather, 1992). Ainsi, selon Guthrie, Creed, Dawson et Tomenson (1991), l’anxiété et la dépression causeraient des dysfonctions intestinales chez certains patients atteints du SII. De même, les facteurs psychologiques peuvent influencer la tendance des patients atteints du SII à rapporter plus de maladies physiques et à consulter davantage les médecins (Drossman et al., 1988). Certaines études comparant les gens atteints du SII qui cherchent de l’aide médicale à ceux qui n’en cherchent pas concluent que la présence de troubles psychopathologiques représente moins un facteur causant le SII qu’un facteur déterminant les individus qui consulteront ou non un médecin pour leurs symptômes (Whitehead, Bosmajian, Zonderman, Costa et Schuster, 1988).

Walker, Roy-Byrne, Katon, Li, Amos et Jiranek (1990) rapportent que plusieurs patients atteints du SII ont une plus grande proportion d’activité myoélectrique lente au niveau du côlon (3 cycles/minute) que les sujets normaux et que cette caractéristique se maintient même lors de la rémission des symptômes. Ceci suggère que la combinaison de cette variation du rythme myoélectrique avec les troubles psychiatriques antérieurs peut constituer un trait caractéristique d’une vulnérabilité du système nerveux entérique ou du système nerveux central à développer le SII qui émerge lors de détresse psychologique. D’ailleurs, selon Creed (1999), de nombreuses études ont rapporté des corrélations significatives entre la réduction des symptômes intestinaux et la réduction des symptômes psychologiques.

Événements de vie stressants

Selon Hislop (1971), l’influence du stress sur le SII est connue depuis les premières études sur cette maladie faites par Bochus, Banks et Wilkinson en 1929 (dans Hislop, 1971). Le stress représente le facteur de risque le plus important et le mieux documenté dans la littérature actuelle.
D’ailleurs, Whitehead (1994, dans Blanchard, 2001) rapporte que le SII peut être décrit comme étant une maladie du stress ou encore comme étant une maladie psychosomatique dont les facteurs psychologiques, plus particulièrement le stress psychologique ou les conflits, sont à l’origine des symptômes somatiques rencontrés. Les études portant sur les effets des événements de vie stressants et sur le SII suggèrent que le stress psychologique, ou la réponse émotionnelle au stress, affecte les fonctions gastro-intestinales et produit des symptômes chez la majorité des gens, bien qu’à un degré supérieur chez les patients souffrant de troubles gastrointestinaux (Creed, 1999; Drosman et al., 1997). Ainsi, les patients souffrant du SII mentionnent fréquemment que des événements de vie stressants ont précédé le début de leurs symptômes (Mayer, 1999) ou qu’ils les ont exacerbés (Whitehead et al., 1988). Puisque les effets du stress sur les fonctions intestinales sont universels, ils n’ont pas de valeur diagnostique pour le SII. Or, il importe d’identifier les stresseurs psychologiques spécifiques associés à l’exacerbation des symptômes du SII afin de planifier des interventions psychologiques en matière de traitement (Drosman et al., 1997).

Les événements stressants peuvent influer de façon dramatique sur l’évolution des troubles intestinaux et les patients qui en souffrent semblent plus sensibles aux événements stressants de la vie de tous les jours. De plus, le stress influence la perception viscérale, et plus particulièrement l’hypersensibilité viscérale, des patients souffrant du SII (Delvaux, 1999). Néanmoins, peu d’études ont porté sur le lien entre le stress et la perception viscérale et des résultats contradictoires s’en dégagent. Ainsi, en présence de stress physique ou mental, les seuils de perception de la distension rectale s’élèvent, ce qui suggère un « effet de distraction », ou s’abaissent et appuient alors l’hypothèse d’un effet sensibilisant du stress (Delvaux, 1999).

Événements traumatiques

Les stresseurs reconnus comme ayant un impact important sur le développement du SII incluent, entre autres, une perte significative (ex : mort ou deuil) et une histoire d’abus physique et/ou sexuel (Plourde, 1999). Or, Drossman, Leserman, Nachman, Li, Gluck, Toomey et Mitchell (1990) ont rapporté qu’en comparaison avec les patientes ayant des troubles organiques, celles ayant le SII ont vécu significativement plus d’expériences d’exposition sexuelle, de menaces sexuelles, d’inceste ou de viol et avaient fréquemment été victimes d’abus physique. Ainsi, jusqu’à 50 % des femmes avec des malaises gastro-intestinaux, ayant recours au système de soins de la santé, rapportent une histoire antérieure d’abus physique ou sexuel (Drossman, 1999). Les recherches ont aussi identifié que l’histoire d’abus physique et sexuel antérieure peut être un facteur déterminant dans la recherche de soins médicaux chez les patientes souffrant du SII (Lydiard et Falsetti, 1999). En plus de l’histoire d’abus, la façon dont les symptômes de douleur sont  perçus et cognitivement appréhendés affecte significativement l’état de santé de ces femmes.
Aussi, les femmes ayant le SII et une histoire d’abus sexuel ont des problèmes marqués d’anxiété et de troubles dépressifs, ont une forme de SII plus sévère, éprouvent plus de douleur, passent plus de journées au lit (Creed, 1999), fréquentent plus souvent les médecins et subissent plus de chirurgies que celles qui n’ont pas été abusées (Drossman et al., 1997).

En ce qui concerne le traitement, Drossman et al. (1997) rapportent que les traumatismes psychosociaux, dont l’histoire d’abus, mènent à un pauvre ajustement à la maladie associé à des douleurs plus fréquentes et à une issue clinique pauvre.

Selon ces auteurs, l’abus physique et sexuel peut avoir plusieurs conséquences directes et secondaires. Premièrement, l’abus peut causer des dommages tissulaires et occasionner une douleur aiguë entraînant une altération du fonctionnement physique. Dans un deuxième temps, l’abus peut aussi causer des troubles psychologiques (ex : dysfonctions sexuelles) ou prédisposer à des symptômes psychiatriques. L’altération du fonctionnement physique de même que les troubles psychiatriques peuvent entraîner une hausse des stresseurs quotidiens mineurs. Ces stresseurs environnementaux peuvent, à leur tour, exacerber les dysfonctions psychiatriques et physiques. Les stresseurs psychosociaux produisent un seuil bas de douleur et de réponse. Ce modèle suggère donc une relation entre les troubles psychiatriques, les stresseurs environnementaux, un seuil bas de douleur et un seuil de réponse. Dans une étude menée par Scarinci, McDonald-Haile, Bradley et Richter (1994), les femmes ayant été victimes d’abus sexuel ou d’abus physique avaient un seuil de douleur plus bas que les femmes qui n’avaient pas subi d’abus.
Ainsi, les femmes ayant été abusées avaient tendance à être hypervigilantes dans l’indentification de stimuli anxiogènes. Cette hypervigilance était reliée à un haut niveau d’anxiété et à d’autres stresseurs psychologiques. De plus, l’hypervigilance envers les stimuli anxiogènes, envers les stresseurs environnementaux et/ou l’interruption des fonctions physiques peut prédisposer les patients à ressentir des symptômes physiques douloureux et récurrents. Le nombre et la chronicité des symptômes douloureux  ressentis par les patientes ayant été victimes d’abus peuvent entraîner un haut niveau d’incapacité fonctionnelle et de comportements de recherche de soins médicaux.

Facteurs biologiques

Prédisposition génétique

Quelques études ont commencé à explorer la possibilité d’une prédisposition génétique chez les gens souffrant du SII sans que ce lien ait encore été parfaitement démontré. Ainsi, certains auteurs rapportent que les symptômes du SII sont plus fréquents chez les parents du premier degré mais non chez les conjoints des sujets atteints du SII (Locke, Talley, Zinsmeister et Melton, 1996). De plus, dans une étude menée auprès de 500 paires de jumeaux en Australie une proportion de l’incidence du SII chez les deux jumeaux était le résultat de facteurs génétiques et non de facteurs environnementaux (Morris-Yates, Talley, Booyce et Andrews, 1995). Ces données suggèrent qu’une prédispodition génétique pourrait contribuer au développement du SII chez certains patients. Cette prédisposition ne serait pas reliée spécifiquement à la maladie mais plutôt aux altérations générales de la sensibilité du système nerveux central (ex : le système moteur émotionnel) aux perturbations (Mayer, 1999). De plus, selon Drossman et Thompson (1992), des facteurs génétiques combinés à des facteurs environnementaux (p. ex., attitudes familiales envers les maladies intestinales) affecteraient la susceptibilité de développer les symptômes du SII ou du moins affecteraient la capacité de gérer ces symptômes.

Relation avec le cycle menstruel

La haute prévalence de symptômes du SII au sein de la population gynécologique suggère que les femmes souffrant du SII sont peut-être référées par erreur aux gynécologues ou que des troubles gynécologiques sont peut-être associés aux symptômes du SII. Il a été démontré que les femmes souffrant du SII rapportent plus de symptômes gastro-intestinaux (douleur abdominale, nausée et diarrhée) lors des menstruations. De plus, des études ont rapporté que les patientes ayant le SII sont significativement plus susceptibles d’avoir une exacerbation de leurs symptômes au cours des menstruations. Le fait que les symptômes intestinaux soient plus susceptibles d’être exacerbés au cours des premiers jours des menstruations, c’est-à-dire lorsque les niveaux de prostaglandines E2 et F2 sont élevés, suggère que le processus du SII est possiblement lié aux prostaglandines (Olden et Schuster, 1998).

TRAITEMENT

Il n’existe aucun moyen de guérir le SII (American Gastroenterological Association, 1999) et bien que plusieurs types de traitements soient utilisés auprès de gens qui en sont atteints, aucun ne s’est révélé efficace pour la guérison (Hawkey, 1999). Les recherches effectuées en ce qui concerne les possibilités de traitements du SII sont d’autant plus difficiles que les causes et les mécanismes de cette maladie sont inconnus.

Traitement médical et modification de la diète

Deux médecins spécialisés dans le domaine du SII, Drossman et Thompson, ont publié un article en 1992 sur le SII duquel sont tirés, en grande partie, les traitements présentés. Ils ont divisé la population de patients souffrant du SII en trois groupes selon la sévérité des symptômes des patients.

Patients ayant des symptômes légers

Les patients ayant des symptômes légers n’ont pas de limites fonctionnelles significatives. Ils sont préoccupés par les conséquences de leurs symptômes. De plus, ils ne consultent pas fréquemment les médecins et maintiennent un niveau d’activité normal, ce qui fait en sorte qu’ils font rarement appel à la psychothérapie. Ces patients représentent environ 70 % des patients qui consultent pour des symptômes intestinaux (Drossman, 1999). Le traitement de ce type de patients comprend l’éducation, la réassurance quant au fait qu’il ne s’agit pas d’une maladie grave et l’amélioration du style de vie (Drossman et Thompson, 1992).

Éducation. Il est habituellement très utile d’expliquer au patient qu’il souffre réellement d’une maladie impliquant une hypersensibilité des intestins à différents stimuli tels que le stress, la nourriture, les médicaments et les changements hormonaux, par exemple lors des menstruations (Drossman et al., 1997). Ces connaissances donnent au patient un plus grand sentiment de contrôle sur sa maladie. De plus, le seul fait d’expliquer que les symptômes correspondent à des réactions physiologiques affectant la motilité et le fonctionnement des intestins (Hislop, 1971), ou encore affectant la sensibilité (Gray, 1999), allège ou réduit fréquemment les symptômes.

Réassurance. Les patients craignent les maladies graves et les chirurgies et craignent encore plus de devenir dépendant des autres à cause de leur maladie. Le fait de rassurer les patients et de diminuer leurs inquiétudes est une intervention thérapeutique très efficace qui est, dans bien des cas, suffisante.

Diète. Si certains aliments tels que la caféine, le lactose, l’alcool, les aliments gras et les légumineuses déclenchent possiblement les symptômes du SII, ils peuvent être éliminés de la diète afin de vérifier si les symptômes s’estompent (Drosman et Thompson, 1992). De plus, les patients devraient être encouragés à manger lentement et à prendre leur repas de façon régulière (Gray, 1999). Les fibres jouent un rôle dans le traitement de la constipation mais leur apport dans le traitement de la douleur abdominale ou de la diarrhée est controversé (Camilleri, 1999).
Néanmoins, il semble être recommandé de prendre un supplément de fibres de façon régulière et progressive pour autant traiter la constipation que la diarrhée (Gray, 1999).

Patients ayant des symptômes modérés

Une plus petite proportion de patients (environ 25 %) rapportent avoir des symptômes de sévérité moyenne (Drossman, 1999). Ces patients doivent parfois interrompre leurs activités (par exemple manquer l’école ou le travail) et ils arrivent souvent à identifier une relation entre leurs symptômes et certains événements tels que les voyages et des événements provoquant du stress. Ces patients peuvent éprouver plus de détresse psychologique à la suite de leurs symptômes que les patients ayant des symptômes légers (Drossman et al., 1997). Ce type de patients bénéficiera de différents traitements.

Pharmacothérapie. Les médicaments ne sont pas prescrits de façon routinière pour plusieurs raisons : parce que le SII est un trouble chronique, parce que la plupart des médicaments ont des effets secondaires, parce qu’aucun médicament ne s’est révélé efficace dans le traitement du SII et parce que l’effet placebo initial peut encourager les
patients à prendre des médicaments indéfiniment malgré leur inefficacité.
Néanmoins, lorsque l’exacerbation des symptômes interfère avec les occupations quotidiennes, un médicament peut être prescrit pour une période de temps limitée afin de soulager les symptômes dérangeants (Drossman et Thompson, 1992). Selon le type de symptômes des patients, différents médicaments sont indiqués. Lorsqu’il y a prédominance de douleur, les antispasmodiques sont les médicaments les plus souvent utilisés. De plus, lorsqu’il y a prédominance de diarrhée, le loperamide, un opiacé, est utilisé pour ralentir le transit intestinal, pour favoriser l’absorption intestinale d’eau et d’ions et pour renforcer le tonus des sphincters au niveau rectal. Ce type de médicament combat la diarrhée et l’urgence de défécation chez les patients atteints du SII ayant ce type de symptômes. Enfin, lorsqu’il y a prédominance de constipation, une diète riche en fibres est le traitement standard utilisé à long terme (Drossman et Thompson, 1992).

Traitements cognitivo-comportementaux. Ces traitements peuvent être utilisés auprès de patients souffrant de symptômes, moyens à sévères, associés à de la détresse psychologique et à une qualité de vie altérée (Whitehead, 1992). Ces techniques aident les patients à diminuer leur niveau d’anxiété, à promouvoir des comportements sains, à prendre une plus grande responsabilité et un plus grand contrôle dans le traitement et, enfin, à augmenter leur tolérance à la douleur.

Patients ayant des symptômes sévères ou incontrôlables

Ces patients ont des douleurs sévères et récurrentes qui ne sont pas reliées à l’ingestion de nourriture, à l’activité ou à d’autres changements physiologiques. Ils souffrent de troubles psychologiques tels que l’anxiété, la dépression et la somatisation, et leur fonctionnement quotidien est chroniquement réduit. Ces patients ont des comportements anormaux liés à la maladie : ils sont incapables de reconnaître la contribution de facteurs psychologiques à leur maladie, ils croient qu’ils sont atteints d’une maladie grave devant laquelle le médecin ferme les yeux. Ils ne répondent pas, habituellement, à la thérapie traditionnelle ou à la pharmacothérapie orientée vers l’intestin (Guthrie et al., 1991). Le traitement consiste donc en l’utilisation de médicaments psychoactifs. Les patients, dont la qualité de vie est sévérement atteinte par le SII, peuvent être référés à des cliniques de la douleur où ils peuvent bénéficier d’une approche multidisciplinaire visant à favoriser leur réhabilitation (Drossman et Thompson, 1992).

Traitement psychologique : approche cognitivo-comportementale

Jusqu’à présent, il existe relativement peu d’études portant sur l’efficacité des traitements psychologiques du SII. Parmi les traitement qui ont été étudiés, la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) est recommandée pour le traitement des patients atteints du SII ayant des symptômes modérés à sévères (Read, 2002).

Bennet et Wilkinson (1985) ont réalisé la première étude randomisée sur l’efficacité de la TCC. Cette étude a été effectuée auprès de 28 patients assignés soit à un traitement médicamenteux, soit à une TCC. La TCC comprenait une partie éducative, un entraînement à la relaxation musculaire progressive et des techniques de restructuration cognitive visant à modifier le discours interne. Cette étude n’a pas montré d’avantages de la TCC par rapport au traitement médicamenteux mais a mis en évidence l’amélioration différentielle de l’état psychologique dans le groupe ayant reçu une TCC. Or, il est important de noter que le traitement psychologique autant que le traitement médicamenteux a soulagé les symptômes gastro-intestinaux. Lynch et Zamble (1989) ont aussi effectué une étude sur la TCC et le SII. Leurs résultats ont montré une diminution plus importante de tous les symptômes gastro-intestinaux à partir des auto-observations des patients dans le groupe TCC par rapport aux patients du groupe contrôle (p < .05). De plus, il y a eu amélioration dans le groupe TCC pour les symptômes individuels d’inconfort abdominal et de constipation. Enfin, deux autres études ont été effectuées relativement au traitement cognitivo-comportemental du SII, soit celle de Shaw, Srivastava, Sadlier, Swann, James et Rhodes (1991) et celle de Corney, Stanton, Newell, Clare et Fairclough (1991). Dans la première, 18 patients ont participé à un programme de gestion du stress et 17 autres à un traitement médicamenteux. Ce programme s’est étendu sur 6 mois à raison de 6 à 10 rencontres individuelles ou plus par participant. Les patients ayant reçu une TCC ont montré une amélioration globale sur les 4 mesures ciblées (p < .05), soit la fréquence des attaques de symptômes (67 % d’amélioration dans la gestion du stress), la sévérité des symptômes (67 % d’amélioration dans la gestion du stress), le profit global tiré du traitement (72 % d’amélioration dans la gestion du stress) et la confiance future en un meilleur fonctionnement (67 % d’amélioration dans la gestion du stress).
Dans l’étude de Corney et al. (1991), 22 patients souffrant du SII, assignés au hasard, ont bénéficié d’une TCC et 20 autres d’un traitement médicamenteux combiné à une partie éducative sur le SII et à des conseils concernant leur diète. Les résultats de cette étude ont montré une amélioration significative à 4 et à 9 mois dans les deux groupes pour les douleurs d’estomac, la constipation, l’irritabilité et les maux de tête. Cette étude a donné des résultats similaires à ceux de l’étude de Bennett et Wilkinson (1985) puisque la TCC et le groupe ayant reçu un traitement médicamenteux se sont tous deux améliorés sur le plan des symptômes du SII et sur le plan de la santé mentale générale. L’avantage principal de la TCC, souligné dans ces deux études, est la réduction des comportements d’évitement dans le groupe ayant reçu une TCC.

Quelques études ont porté sur les facteurs prédicteurs de l’efficacité de la TCC chez les patients atteints du SII. Ainsi, Blanchard, Scharff; Payne, Schwarz, Suls et Malamood (1992, dans Blanchard, 2001) ont rapporté que la présence de psychopathologie, soit un ou plus d’un diagnostic à l’Axe I, est significativement reliée à de moins bons résultats de la TCC. Dans cette étude, les patients qui n’avaient pas de diagnostic à l’Axe I ont eu un taux de succès de 64 % à la suite du traitement, tandis que ceux qui avaient au moins un diagnostic à l’Axe I ont eu seulement un taux de succès de 29 %. Par ailleurs, selon Blanchard, Radnitz, Schwarz, Neff et Gerardi (1987, dans Blanchard, 2001), la TCC a plus de chances d’être efficace auprès de patients qui ont, au niveau de base, certaines journées sans symptômes. Les patients ayant des douleurs abdominales constantes à tous les jours répondraient moins bien.

Pronostic

Le SII persiste avec le temps et la majorité des patients continuent à avoir des symptômes plusieurs années après le diagnostic initial. Il est donc important, selon Drossman et Thompson (1992), que les médecins utilisent un plan de traitement à long terme non pharmacologique afin d’aider les patients à s’ajuster à cette maladie chronique, qui affecte jusqu’à 20 % de la population et qui peut durer la vie entière.

Conclusion

Le SII est un trouble complexe impliquant à la fois des composantes physiologiques et des composantes psychologiques. Les mécanismes neuronaux et les neurotransmetteurs en jeu dans l’hypersensibilité viscérale, à la source des symptômes, ne sont pas encore parfaitement connus. Dans l’avenir, les chercheurs sauront découvrir et décrire ces mécanismes neuro-endocriniens, ce qui contribuera, espérons-le, à l’élaboration de stratégies thérapeutiques innovatrices efficaces pour aider les individus qui souffrent du SII. Pour l’instant, l’importance d’interventions psychologiques, autant que médicales, commence à être mieux comprise et ces interventions peuvent s’avérer très efficaces auprès de patients souffrant du SII. Il est important de détecter et de gérer les facteurs renforçant la maladie de même que ceux qui entraînent une diminution des habiletés quotidiennes. Ainsi, la mobilisation du réseau social du patient et des membres de sa famille peut aider celui-ci à retrouver une qualité de vie. Enfin, les groupes de soutien pour les patients peuvent être utiles en les aidant à prendre en charge leur vie et à minimiser leur impuissance et leurs incapacités découlant du SII.

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